Une semaine est passée, mais rien n'a changé. Ma vie est pourtant plus animée que d'habitude. La raison ? Dans une semaine nous partons, ma classe et moi, en Angleterre. Les professeurs nous donnent donc plus de travail que d'habitude, pour rattraper le retard que nous allons prendre, et celui d'anglais ne fait que de nous parler de cette semaine tant attendue. Pourtant moi, je ne suis pas si impatiente que ça. Je n'aime pas trop ce pays, noyé par la pluie, trop urbanisé pour moi. Étrange critique venant d'une fille vivant à Hambourg, mais c'est pourtant vrai, je n'ai jamais aimé la ville. Autant de monde dans un espace petit, où l'on se marche dessus –je parle de mon collège-, très peu pour moi. Je sors de la douche et observe mon reflet dans la glace recouvrant une partie du mur, en face de moi. Je suis immonde. La fatigue constante laisse des cernes sous mes yeux, et j'ai maigris, énormément. Mais, aussi bizarre que cela puisse l'être, je n'ai pratiquement jamais faim. Je suis devenue si moche que je me fais horreur. Comment ai-je pu changer en aussi peu de temps ? Je m'habille lentement, puis sors de la salle de bain, me dirigeant vers la cuisine. Nous sommes un jeudi matin, et c'est mon père qui m'emmène en cours. Il est assit à table, buvant un café.
_ Bonjour, tu as bien dormis ? Me demande t-il.
_ ça peut aller, et toi ?
_ Très bien. Je t'ai sortis des céréales. Il me désigne la boite posée sur la table. Je me sors un bol, une cuillère et du lait, puis je me sers. Je m'assoie ensuite et commence lentement à manger, mais j'ai des difficultés à avaler. Je m'arrête aux bout de trois bouchées, n'en pouvant plus.
_ Tu ne manges plus ? Mon père a relevé la tête, et me regarde, interrogatif.
_ Je n'ai pas faim.
_ Lola, cela fait une semaine, presque deux maintenant, que tu ne manges plus rien. Que se passe-t-il ?
_ Je ne sais pas, ça... Je n'y arrive plus. Je ne sais même pas comment lui expliquer, je ne comprends pas ce qu'il m'arrive. Soudain, je me sens mal, et je me lève pour courir aux toilettes. J'arrive à temps et vomis le peu que je viens d'avaler. Mon père est derrière moi, inquiet. Je me rince la bouche et m'affale au sol, le dos contre le mur.
_ Je ne t'emmène pas à l'école comme ça. Vas t'allonger, j'appelle ta mère. Il s'éloigne vers le salon, où est posé le téléphone. Ma mère est éducatrice de jeunes enfants handicapés, et elle commence tôt. Je lui obéis et me relève faiblement. Je me traîne jusqu'à mon lit et m'y affale. Que m'arrive-t-il ?
Pendant plus d'une heure, le temps que ma mère arrive, je reste allongée dans mon lit. J'ai allumé la radio sur une station choisie au hasard, et j'écoute du classique en regardant le plafond. Ma vie est comme lui, blanche, unie, terne. Cette maladie –quelle qu'elle soit- la rendra-t-elle plus aminée ?
_ Lola, c'est moi ! Ma mère passe la porte de ma chambre et me regarde fixement.
« C'est vrai que tu as une mine affreuse... J'ai pris une journée de congé, je t'emmène chez le médecin. Il nous prend entre deux rendez vous. Tu as de la fièvre ?
Elle vérifie, mais non.
« C'est peut être tes règles, avance-t-elle
_ Je les ai eus il n'y a pas longtemps, je réplique. Je vais à la salle de bain et me passe un coup d'eau sur le visage, pour me rafraîchir un peu. J'enfile des converses et un manteau, puis je suis ma mère jusqu'à sa voiture. Comme depuis plus d'une semaine maintenant, je suis fatiguée. Je pose ma tête sur la vitre froide, et ferme les yeux.
_ Bonjour, entrez je vous en prie. Je suis désolé, le docteur Fever est absent pour causes familiales, et c'est moi qui le remplace cette semaine.
Il nous sert la main à chacune et nous indique de nous assoir sur les deux chaises. Lui s'installe derrière le grand bureau de bois.
_ Alors jeune fille, que t'arrive-t-il ? Je tente tant bien que mal de lui expliquer ce qui m'arrive. Il m'ausculte pendant dix bonnes minutes puis annonce que ce n'est, je cite « qu'une simple fatigue passagère, un peu de repos te feras du bien, mademoiselle ! ». Alors c'est tout ? Ma mère insiste un peu sur le fait que cela fait plus d'une semaine que je ne mange plus, mais il répond que c'est, cette fois ci, un blocage de ma part. Tout cela pour dire que c'est de ma faute, quel diplôme a-t-il pour avancer cela ? Il me semble qu'il n'a pas plus de 25 ans, ce n'est pas jeune pour être médecin ? Nous repartons à la maison, et je repars me coucher. Il ne m'a donné aucun médicament, il m'a juste conseillé de dormir et de manger. Facile à dire.
J'entends la porte de ma chambre s'ouvrir à dix huit heures, je suis réveillée depuis plus d'une heure, mais je réfléchissais. Et si cette 'fatigue' me permettait de rater le voyage en Angleterre ? J'ouvre les yeux, et reconnais Anja Kalkair, une fille de ma classe.
_ Salut, commence-t-elle
_ Bonjour.
_ Je suis venue t'apporter les devoirs d'aujourd'hui. Tiens. Elle pose une feuille sur mon bureau et se tortille au milieu de la pièce, attendant sûrement que je parle. J'essaye de faire un effort, mais ma phrase n'est pas très originale.
_ Merci, c'est gentil.
_ Tu comptes revenir en cours quand ?
_ Je ne sais pas...
_ Tu seras là pour le départ dans 6 jours ? Un sourire fend son visage quand elle évoque le voyage. Incroyable. Qui a-t-il de si joyeux à quitter l'Allemagne pour un autre pays où il pleut tout le temps ? Je suis très bien chez moi, et je suis capable de tenir une conversation en Anglais. Mais je préférerai aller aux States, au moins là bas, il faut beau.
_ Oui, sûrement, je soupire. Mes parents ne me laisserons jamais rater une semaine de cours, c'est quasiment sûr. Elle trouve une excuse pour partir, et sort de la chambre. Je me lève et me dirige vers le bureau, où est posé la feuille. Dessus, il y est écrit les devoirs à faire pour le lendemain. Je m'installe et commence à les faire, pour m'avancer.
Je finis une heure plus tard, et je me dirige vers le salon. Je m'affale sur le canapé et allume la télévision. Pendant une demie heure, j'appuie frénétiquement sur la télécommande, ne trouvant aucune chaîne à mon goût. Ma mère est partit chez les voisins avec mon père –ils sont amis depuis des années, un papier l'indiquant était posé sur la table basse. Je ne sais pas si Florian rentre ce soir, ça dépend de s'il s'est réconcilié avec Julie.
Justement, la porte s'ouvre sur lui. Il vient s'assoir près de moi après m'avoir fait un bisou sur le front. Je lui demande comment il va, même si l'expression de son visage en dit déjà beaucoup.
_ J'ai essayé de l'appeler, mais elle ne répondait pas, commence-t-il. Alors, je suis carrément allé chez elle, et je me suis excusé. Il regarde dans le vide, se remémorant sûrement la scène.
« Elle m'a dit qu'elle ne savait plus où elle en était, qu'elle n'était pas sûre de me croire et qu'elle préférait que je ne dorme pas à l'appart avec elle, ce soir.
_ Mais, je m'écrie, c'est aussi le tiens !
_ Ce n'est pas grave, je dors ici. Ça ne te gêne pas ?
_ Non, mais c'est pas cool ce qu'elle t'a fait, même si tu l'as cherché.
_ Tu as mangé ? Me demande-t-il
_ Non.
_ Alors viens, on va essayer de se faire un truc. Je le suis jusqu'à la cuisine, et nous préparons notre repas préféré : pâtes à la bolognaise. J'espère que ce plat me donnera faim, car je n'ai pas mangé depuis ce matin. Les parents appellent et nous préviennent qu'ils mangent chez les voisins. Nous dînerons seuls. Je mets la table, et nous nous installons sur la table basse du salon, devant le film préféré de Florian, ça. Malheureusement, je n'arrive pas à manger, et je me contente de regarder la télévision. Quand cela va-t-il cesser ?
Pourquoi cette photo ?
En fait, j'ai trouvé que ce papillon ressemblait un peu à Lola ( la pauvre, elle passe d'araignée à papillon, en passant par un gars ) . Il est enfermé, noir, dans son bocal. Elle , c'est de sa maladie qu'elle est emprisonnée, et l'extérieur est le rêve pour elle : allez mieux.